La Trinité Musicale

Madhurya, le site de la musique carnatique (musique de l'Inde du Sud)

 

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La "Trinité Musicale" fait référence aux 3 plus célèbres compositeurs de musique classique de l'Inde du Sud (musique carnatique) du XIXème siècle.

 

Tyagaraja, Muttuswami Dikshitar et Syama Sastry naquirent à Tiruvarur, dans la région de Tanjore, le cœur culturel de l'Inde du Sud, célèbre pour ses nombreux saints, philosophes, poètes et musiciens.

 

 

Muttuswami Dikshitar, le pèlerin compositeur, le gnana bhakta

(1175 - 1834)

 

Muttuswami Dikshitar, né en 1775, était le plus jeune de la trinité musicale. Son père, Ramaswami Dikshitar, lui même chanteur, a été formé auprès de grands maîtres tels que Virabhadrayya  et Venkata Vaidianatha dans la région de Tanjore. Il apprit non seulement le chant selon les traditions les plus strictes mais il reçut également une formation de musicologue, la science de la musique. Pour cela, il lui fallait la connaissance et la maîtrise du système des 72 melakartas proposé par le grand musicologue Venkatamakhi.

 

Ramaswami Dikshitar décida de s’installer à Tiruvarur après ses études et commença une riche carrière de concertiste et de compositeur. C’est lui qui invente le raga hamsadhwani, devenu aujourd’hui un mode universellement connu en Inde.

 

Toutefois, son épouse et lui restaient sans enfant malgré leur fort désir d’être parents. Ils décidèrent alors de prier la Déesse Mère Devi Balambika dans le temple situé dans le village de Vaidiswarankoil. Pendant quarante jours, tous les deux exécutèrent des rites. L’histoire dit qu’au dernier jour, la Déesse parut en rêve à Ramaswami Dikshitar et lui présenta un collier de perles. Selon l’interprétation des sages, le couple allait être béni par un fils qui serait une perle rare.

 

L’enfance de Muttuswami Dikshitar

L’enfant né de ces prières était Muttuswami Dikshitar.

Ramaswami Dikshitar insista pour que l’enfant, dès son plus jeune âge, poursuive la voie de l’érudition. Muttuswami Dikshitar se mit donc très tôt à étudier le sanskrit et les textes saints, les vedas et les sastras. Ses compositions, écrites principalement en sanskrit, démontrent à la fois sa parfaite maîtrise de cette langue et de la philosophie. Très remarquable aussi était sa maîtrise du chant et de la vina. Ses compositions, plus que celles des deux autres compositeurs de la trinité, constituent un très beau répertoire pour le chant et la vina.

Un autre fait marquant de cette période était les fréquentes visites de Muttuswami Dikshitar et de son jeune frère au Fort St George près de Madras. Le patron de Ramaswami Dikshitar, Venkatakrishna Mudaliar, travaillait avec la Compagnie britannique l’East India Company à Madras (Chennai).

Au Fort St George, ils avaient ainsi l’occasion d’écouter l’orchestre anglais lors de ses répétitions. Muttuswami Dikshitar appris des airs anglais qu’il utilisa dans une cinquantaine de ses compositions. Beaucoup plus important, et grâce à ces rencontres avec l’occident, fut l’apprentissage du violon par le jeune frère, Baluswami. C’était le grand début de l’introduction de violon dans la musique carnatique. Très vite le violon trouva une place indispensable, non seulement en tant qu’instrument d’accompagnement mais plus tard en tant qu’instrument solo sur la scène carnatique.

 

Dans ce contexte assez stable et paisible est arrivée la requête de l’un des maîtres spirituels de Ramaswami Dikshitar, Chidambaranatha Yogi. Ce dernier, qui faisait un pèlerinage, demanda à ce que le jeune Muttuswami l’accompagne en tant que disciple. Il souhaitait partir pour le lieu saint de Kasi (l’ancien nom de Bénarès). Malgré sa tristesse et son désespoir à l’idée d’être séparé de son fils tant désiré, Ramaswami Dikshitar se laissa convaincre des avantages de ce voyage pour Muttuswami.

 

Ses années à Kasi

Ce fut certainement la période la plus importante et la plus formatrice de la vie de Muttuswami Dikshitar. A Kasi, où il a passé entre cinq et six ans, il a étudié d’une façon très étendue et très intense les textes saints. Il apprit le yoga et la vedanta et il fut initié dans le culte de Sri Devi et dans les pratiques tantriques. Sa vie consistait en une stricte routine quotidienne réglée par ses pratiques de yoga, par ses prières et ses méditations, et par ses récitations des versets saints. Cet entraînement si tôt dans sa vie renforça sa foi et lui donna la force et la discipline de poursuivre d’une façon absolument dévouée sa quête spirituelle.

Muttuswami Dikshitar consacrait le temps qui lui restait à la pratique du chant et de la vina. Il découvrit à Kasi les ragas du système hindoustani dans leur forme originale et il s’en servit pour composer plusieurs de ses plus belles œuvres : Pasupatiswara et Sri Satyanarayana, toutes les deux dans le raga Subha Pantuvarali (45ème melakarta) qui correspond au raga hindoustani Miyanki Todi. Subha Pantuvarali était très peu connu à l’époque de Dikshitar dans le système carnatique; toutefois Miyanki Todi était souvent utilisé dans les bhajans, les chants dévotionnels du nord.

Ainsi, plusieurs ragas du nord trouvaient leur place dans les compositions de Dikshitar :

  • sarang (appelé brindavana sarangi dans la musique carnatique) dans les compositions Rangapura vihara, Soundararajam et Swaminathena,

  • yamuna kalyani dans la composition Jambupathe mampahi,

  • hamir kalyani dans la composition Parimala ranganatham,

  • dwijavanti dans la composition Chetas Sri Balakrishnam.

 A la fin des années passées à Kasi, son gourou Chidambaranatha Yogi l’appela pour lui dire qu’il était temps qu’il rejoigne sa famille dans le sud. L’histoire dit, qu’avant de le quitter, son gourou lui demanda de descendre dans le fleuve sacré, le Gange, pour prendre un cadeau qui l’attendait. C’était une vina sur laquelle était inscrit le nom du Dieu Rama. Son gourou lui expliqua que c’était l’offrande de la déesse Ganga Devi et prédit à Dikshitar qu’il allait devenir un grand vainika et un compositeur d’immense renom. Avec cette dernière parole, il descendit lui-même dans le Gange pour la dernière fois.

 

Sa vie de pèlerin

Dikshitar retourna dans le sud et il transforma sa vie en série de pèlerinages, visitant tous les lieux saints et les temples, pour chanter la gloire de Dieu. Après quarante jours de prières et de méditation sur le dieu Subrahmanya à Tiruttani, il obtient le darshan. Dans son extase, il chante de nombreux morceaux sur Subrahmanya, ces chants sont maintenant appelés les Guru Guha ou Tiruttani kritis.

Plusieurs de ses compositions étaient dans des ragas rares ou même non-connus, et quelques uns de ces ragas n’existent toujours que dans ses compositions : padi, purvi et udayaravichandrika sont quelques exemples.

De Tiruttani, il voyagea à Tirupati, à Kalahasti et à Kanchipuram, et chaque visite d’un temple produisait des compositions sur des divinités.

Après Kanchipuram, Dikshitar ressentit le besoin de visiter Tiruvarur et sur la route il s’arrête aux temples de Tiruvannamalai et de Chidambaram.

C’est à Tiruvarur et en particulier au temple de Sri Tyagarajaswami (d’où Swamy Tyagaraja tira son nom) que Dikshitar compose les plus importants de ses kritis. Ils sont dédiés aux nombreuses divinités. Les plus connus sont ceux adressés à Sri Tyagarajaswami : le groupe de huit vibakhti kritis ainsi que plusieurs autres chants.

Sur la déesse Devi, il compose les navavarana kritis, quelques uns parmi ces kritis sont des chefs d’œuvres de la musique carnatique, tellement magnifique dans leur construction qu’ils sont considérés eux-mêmes comme des temples musicaux. Sur Sri Nilotpalamba (la déesse Devi après son mariage au Dieu Siva), il compose huit chansons dont deux sont dans des ragas rares ou  apurva (Chhya Goula et Purva Goula). Sur Ganesa, il compose plusieurs kritis dont quelques uns sont très connus : Vatapiganapathim (raga hamsadhwani), Sri Mahaganapathiravathumam (raga Goula), Panchamathanga mukha Ganapathim (raga malahari).

Les paroles de ses kritis, surtout sur Devi et Ganesha, manifestent ses profondes connaissances du processus d’adoration, des rites et de leur symbolique. Dikshitar maîtrisait également la science de l’astrologie; ce savoir apparaît dans le groupe de navagraha kritis sur les planètes. Les sept premiers de ces kritis sont basés sur les sept principaux talas du système carnatique : dhruva, matya, rupaka, jhampa, triputa, ata et eka.

Pendant son séjour à Tiruvarur, Dikshitar en profita pour visiter les temples de  Swamimalai, Mannargudi, Nagapattinam, Tiruchirapalli et d’autres lieux situés sur le fleuve Caveri dans la région de Tanjore.

 

Ses années à Tanjore

Sa prochaine étape importante fut à Tanjore, ou Thanjavur, sur l’invitation des quatre frères, Ponniah, Chinniah, Sivanandam et Vadivelu, connus sous le nom du « Tanjore Quartet »1. C’est aussi à Thanjavur que l’amitié et l’admiration mutuelle entre Syama Sastry et Muttuswami Dikshitar se renforcèrent. Ils étaient déjà amis et tous les deux étaient des grands dévoués de la déesse Devi. Syama Sastry admirait tellement le style de Dikshitar qu’il lui envoya son propre fils Subayya Sastry. Ce dernier est devenu à son tour un grand compositeur, sa musique reflétant à la fois les beautés rythmiques et les expressions du bhava propres à Syama Sastry et la richesse et la profondeur de connaissance des ragas si caractéristique de Muttuswami Dikshitar.

C’est aussi à Thanjavur que Muttuswami Dikshitar composa un grand nombre de kritis sur des déesses et des dieux représentés dans de nombreux temples existants. Le plus remarquable de ces temples est bien entendu celui dédié à Brihadeeswara (Shiva) et à Brihannayaki (Devi ou Parvati). La plupart de ses compositions est adressée au couple divin. Ces compositions sont également remarquables car plusieurs sont dans des melas du schéma de Venkatamakhi rarement utilisés à l’époque.

Le Tanjore Quartet, souhaitant une maîtrise de tous les melas, avait invité Dikshitar à Thanjavur pour recevoir son enseignement. Dikshitar et Sonti Venkataramaniah, le Gourou de Swamy Tyagaraja, étaient les deux seuls à posséder une solide formation non seulement des 72 melakartas mais aussi des compositions de Venkatamakhi dans ces ragas. Tous deux avaient de ce fait comme mission de faire connaître le système de Venkatamakhi. Pour transmettre son savoir, Dikshitar composa de nombreux morceaux courts qui ressemblent plus aux gitams, contenant l’essence même de ces vivedi melas.

 

Ses dernières années

 Apprenant la nouvelle du décès de son frère Chinnaswami, Muttuswami Dikshitar décida de quitter Thanjavur pour Madurai. Madurai est l’une des villes les plus anciennes et les plus sacrées de l’Inde du Sud et exerçait de ce fait un attrait particulier pour Dikshitar. La ville est très connue pour son grand temple dédié à Shiva et à son épouse Parvathi, connus ici sous les noms de Sundareswara et Minakshi. Nombreux sont donc les kritis que cette ville et ses temples ont inspirés à Muttuswami Dikshitar, les plus connus étant Mamava Minakshi (raga varali), Minakshi me mudam dehi (raga gamakakriya ou purvi kalyani), Kadambari priya yai (raga mohana) et Sri Minakshi Gauri (raga Gauri). Sur Sundareswara, les kritis les plus connus sont Somasundareswaram (raga shuddha vasantha), Palaya mamParvatisa (raga kannada).

De Madurai, il continua ses pèlerinages pour visiter Rameswaram. C’est ici qu’il a appris que son frère Baluswami, devenu le musicien de la cour de Ettayapuram, allait bientôt se marier. Désireux de le retrouver surtout pour cette heureuse occasion, Dikshitar commença un voyage avec ses disciples vers cette destination pendant une dure période de sécheresse. S’arrêtant pour trouver de l’eau, Dikshitar appris que la population souffrait atrocement depuis des années de la sécheresse. Emu, il fit un pooja spécial au temple local et supplia la déesse de montrer sa miséricorde en chantant le célèbre kritis Anandamrithakarshini dans le raga Amritavarshini. Ce raga est maintenant considéré comme une invention de Muttuswami Dikshitar comme pour le raga Hamsadhwani est attribué à son père.

Sa prière produisit le miracle tant attendu, et les pluies vinrent comme rarement vu auparavant.

Dikshitar passa ses dernières années à Ettayapuram, visitant divers temples dans le sud de l’Inde; chaque fois ces temples lui inspiraient des kritis. Dans l’année 1834, le jour qui précéda le festival de lumière, Deepavali, Dikshitar se leva pour prendre son bain. Il eut une vision de la déesse Sri Kasi Annapurneswari. Il se souvint de ce que son gourou Chidambaranatha Yogi lui avait dit à Kasi. La déesse lui donnerait une nourriture spirituelle non seulement dans cette vie mais également le moksha, le salut, la vie éternelle et l’union avec Dieu après sa mort. Le jour était « chaturdasi », consacré à la déesse et après ses ablutions, il demanda à ses disciples de chanter des kritis sur la déesse. Ils chantèrent tous Minakshi me mudam dehi, et, une fois finit, Dikshitar leur demanda de le rechanter. Il avait le pressentiment que son moment était venu. En effet, pendant le anupallavi, lorsqu’ils chantaient les paroles « Minalochani pasamochani », Dikshitar quitta son corps.

Comme Swamy Tyagaraja, Dikshitar a exploité une grande gamme de ragas dans ses compositions : ceux qui étaient très connus comme thodi, bhairavi, saveri, sahana, atana, gamakakriy et ceux que nous connaissons seulement grâce à ses compositions, comme mangalakaisiki ghanta, gopika vasantha, saranga nata, chhaya goula, padi, mahuri, suddha vasanta. En fait, Dikshitar a composé dans tous les soixante douze melakartas de Venkatamakhi2.

 

Sa musique est aussi très marquée par le vilambakalam ou tempo lent, qu’il utilisait afin d’explorer et exprimer toutes les beautés du raga. Ces compositions donnent souvent l’expression d’avoir été faites spécialement pour la vina, car lui-même était un vainika. Ce tempo lent permet également une pleine expression des gamakas et la musique de Dikshitar est remplie de beaux ornements. Plus que Swamy Tyagaraja et Syama Sastry, Dikshitar fut influencé par la musique hindoustani et un bon nombre de ses kritis utilisent des ragas du nord qu’il a assimilés dans le système carnatique. La langue qu’il a choisit pour sa musique était le sanskrit, la langue la mieux adaptée pour exprimer le contenu souvent hautement philosophique et élevé de ses compositions. Son œuvre, comme un encyclopédie, cherche à présenter et à conserver la richesse du système carnatique, les divers ragas et talas et à exprimer le profondeur de la pensée philosophique.

 

Dikshitar, le suprême gnana bhakta , le dévoué remplit de savoir, avait l’esprit constamment sur la philosophie des sastras et des vedas. Il était le suprême pèlerin, voyageant d’un lieu saint à un autre, d’un temple à un autre. Dieu l’omniprésent était partout et en toutes choses.

 

1- Pour ceux qui sont venus au premier Festival Tyagaraja, il est intéressant de noter que le maître Sivanandam est le descendant direct du Tanjore Quartet de la branche de Ponniah.

 

2- Toutefois, il choisit pour certains des melakartas et janya ragas d’utiliser ses propres appellations telles que ramamanohari pour ramapriya, samaram pour shanmukhapriya, sivapantuvarali pour subhapantuvarali, bhooshavathi pour vachaspathi, devakriya pour sudhasaveri, gamakakriya pour poorvikalyani etc.

 

 

Syama Sastry, le dévoué de Devi

(1762 - 1827)

 

Syama Sastry, dont le vrai prénom était Venkatasubrahmanya, est né le 26 avril 1762 à Tiruvarur. Il était l’aîné de la Trinité musicale (Tyagaraja, Muttuswami Dikshitar et lui-même). Comme Muttuswami Dikshitar, il était un enfant très désiré, né après un an de prières par ses parents, Viswanatha Iyer et Vengalakshmi. Ces prières étaient adressées au dieu Venkateswara. Syama était le prénom affectueux donné à l’enfant.

 

Les ancêtres de Syama Sastry étaient des archakas, des prêtres choisis pour assurer la continuité de l’adoration (selon les bonnes pratiques) du culte de la déesse mère, la mère divine. Ceux qui appartenaient à ce culte sont appelés les Sri Vidya Upasakas. Après énormément de mouvement et d’instabilité engendrés par les conditions politiques, la famille s’installa d’abord à Tiruvarur avec le grand-père, Venkatadri Iyer et ensuite à Thanjavur avec le père, Viswanatha Iyer. La statue de la déesse mère Bangaru Kamakshi se trouve toujours dans le temple, âgé de deux siècles, dans la West Main Street de Thanjavur. Sur les murs du temple, il existe un tableau représentant Syama Sastry.

Tiruvarur est le lieu où est née la Trinité musicale. Cette ville a toujours été une ville sainte. Depuis le septième siècle, c’est ici que les saints poètes tamouls Sambandhar, Appar et Sundaramurthy avaient exprimé leur amour et leur dévotion à la divinité locale, Tyagesa. Leurs chants sont tellement chargés de bhakti et de dévotion, d’une foi tellement absolue que les visiteurs ressentent même aujourd’hui l’énergie et les vibrations spirituelles que le temple et la ville dégagent.

Très jeune, dès l’âge de cinq ans, Syama Sastry a démarré des études de sanskrit et de telugu classique, apprenant les chants dévotionnels. Il accompagne son père au temple où il manifeste une dévotion absolue à la déesse Devi. Cette foi ne l’a jamais quitté de sa vie.

Très jeune aussi, il manifeste son intérêt pour la musique et ses dons étaient clairement visibles. Toutefois, son père ne souhaitait pas que son fils poursuive une carrière musicale. Cette vocation n’était plutôt que pour ceux du monde matérialiste et son père espérait une vie plus élevée spirituellement pour son fils. Mais le destin de Syama Sastry allait en être autrement.

Un jour un pèlerin ascète (sanyasin) de Bénarès, invité par Viswanatha Iyer, arriva chez ses parents. Le destin voulut que cette arrivée corresponde à la période de repos pendant laquelle l’ascète était obligé de rester sur place. Il prend le jeune Syama Sastry sous sa tutelle et pendant les quarante jours de son séjour, l’initie aux lakshana gitas et à toutes les subtilités des structures rythmiques et des combinaison diverses des groupements de notes. Avant son départ, il béni son élève qui était son unique disciple. Il exprima le désir que Syama Sastry ne suive aucun autre maître mais qu’il cultive une amitié avec le musicien compositeur Pachimariyam Adiyappiah. Ce dernier, un musicien de la cour de Thanjavur, est surtout connu pour son inoubliable varnam dans le raga bhairavi, Viriboni. Un monument musical, ce varnam est le plus appris et apprécié parmi ceux écris dans le tala ada. Quant à sa musique, elle est reconnue pour sa force et sa subtilité rythmique et pour son extrême attention aux gamakas. Ces caractéristiques donnaient à sa musique toute sa beauté et sa richesse.

Ce sont également ces éléments qui marquent la musique de Syama Sastry. L’histoire du « duel musical » entre les deux géants du rythme Bobbili Kesavayyah et Syama Sastry est souvent racontée pour démontrer à quel point ce dernier maîtrisait toutes les subtilités et les complexités des cycles de tala. Souhaitant exhiber ses dons, Kesavayyah chanta un raga alapana suivi d’un tanam et d’un pallavi basé sur le tala simhanandana. Syama Sastry répondit en chantant le même pallavi mais pour l’occasion inventa le tala sarabanandana, encore plus complexe que simhanandana. Il va sans dire que Kesavayyah accepta sa défaite devant une telle performance. Il est aussi intéressant de noter que juste avant le concours Syama Sastry fit appel à la déesse Mère pour le soutenir :

Devi brova samayamide
O Devi, C’est maintenant que Tu devrais me protéger

 

Ce kriti, chanté lorsqu’il était en méditation profonde dans le temple, est dans le raga chintamani, un mode très rare, connu grâce à ce morceau.

 

Les compositions de Syama Sastry sont toutes connues pour leur ferveur, leur enthousiasme, pour leur intense dévotion et pour leur abandon total à sa déesse. L’élément de bhava, si important dans la musique carnatique, est prépondérant dans la musique de Syama Sastry. Devant la déesse mère, il est l’enfant suppliant mais confiant qu’elle lui répondra. De ces trois cents compositions, à quelques exceptions près, son œuvre est entièrement dédiée à la Déesse Mère, adressée sous différents noms selon l’endroit où elle est représentée :

  • Bangaru Kamakshi à Kanchipuram et Tanjavur

  • Meenakshi à Madurai

  • Brihannayaki à Pudukottai

  • Dharmasamvardhini à Tiruvadi

  • Neelayatakshi à Nagapattinam

  • Akhilandeswari à Tiruvanaikovil

Syama Sastry est probablement le premier compositeur qui a traité d’une façon aussi extensive le thème de l’adoration du principe du divin représenté par la mère. Il est dit que c’est également lui qui initia Muttuswami Dikshitar au culte de Devi.

 

A la différence de Muttuswami Dikshitar, Syama Sastry ne voyagea pas beaucoup. Ce sont ses compositions qui nous donne une idée des voyages qu’il a effectués dans le voisinage.

 

Toutefois, son pèlerinage à Madurai au temple de Meenakshi est particulièrement important. Pour rendre hommage à la divinité, Syama Sastry avait décidé de composer un navaratnamala,une guirlande ou collier de neuf bijoux en forme de kritis. Il allait offrir cet ornement à Meenakshi pour recevoir sa bénédiction. Une fois au temple devant la déesse, remplit d’émotion et de tendresse, il chanta ses neuf compositions. Le kriti peut être le plus aimé, le plus émouvant, même bouleversant de ces neuf kritis est celui dans le raga ahiri, dans lequel se rejoignent la puissance émotionnelle des paroles et la beauté de la mélodie. Comme un enfant, Syama Sastry implore la déesse mère : la première partie du kriti est de ce fait dans un tempo lent. Quand il ressent qu’elle ne lui répond pas, il accélère son tempo pour la réprimander dans la troisième partie. Toutefois, sa foi est toujours constante :

Padapankajamula stiramani
nammithi, nammithi, nammithini

 

Devant vos pieds, beaux comme un lotus, c’est sûr
Que j’ai la foi, j’ai la foi, j’ai la foi

 

C’est à Madurai que sa célébrité en tant que compositeur arrive à son plus haut sommet. Son navaratnamala était reçu avec le plus grand enthousiasme par des musiciens, des mélomanes et des dévoués. Syama Sastry recevait tous les honneurs accordés à un grand compositeur. L’un des mécènes lui présenta une tambura sur laquelle la tête de l’animal mythique, le yali mukha, est dressée plutôt que baissée.

Le navaratnamala de Syama Sastry a souvent été comparé aux pancha-ratna kritis de Tyagaraja et aux navavarana kritis de Muttuswami Dikshitar. Chacun de ces groupes de kritis est remarquable pour sa grandeur et sa sophistication. Tyagaraja a fait de la musique pour tout le monde, il la rendait accessible à ceux qui ne la connaissaient pas comme il savait s’adresser aux vrais amateurs. L’œuvre de Dikshitar est encyclopédique et l’étendue de ses connaissances musicales et philosophiques se reflètent dans sa musique.

La musique de Syama Sastry est un mariage extraordinaire de la beauté innée des ragas (raga bhava), du fond dévotionnel exprimé par les paroles (sahitya bhava et bhakti) et de la sophistication du tala1. Parmi les meilleurs exemples qui démontrent à la perfection cette fusion entre dévotion et technicité, sont les swarajatis dans les ragas yadukulakhamboji, thodi et bhairavi. Alors que les swarajatis sont normalement appris par des élèves débutants et sont plutôt des exercices techniques, Syama Sastry a complètement transformé ce genre. Il nous laisse trois monuments qui ne sont abordables que par des élèves très avancés.

Que Syama Sastry connut Tyagaraja et Dikshitar est indiscutable. Son fils, Subbaraya Sastry2, lui-même un grand musicien et compositeur, était à la fois le disciple de Tyagaraja et très influencé par la musique de Dikshitar. Il est souvent dit que Dikshitar et Tyagaraja se sont rencontrés. Cette affirmation reste toutefois à confirmer.

Syama Sastry vécut jusqu’à l’âge de soixante ans. Sa confiance et sa bonté naturelle rendaient sa vie paisible et sans conflit. Il était comblé par son amour et sa dévotion pour Devi, la mère divine et il était confiant et optimiste, comme un enfant, de recevoir sa tendresse et sa protection. Heureux, il ne manquait de rien dans sa vie. Comme Dikshitar, il prédit son propre départ. Quand sa femme décéda, il marmonna « thaan chaga anjinaal ». Ceux qui l’entouraient croyaient qu’il disait « elle craignait la mort ». En réalité, il prédisait sa propre mort dans cinq jours. Le sixième jour, il demanda à son fils Subbaraya Sastry de réciter le mantra que doit prononcer le fils au moment de la mort du père. Chuchotant le nom de sa déesse Devi dans son dernier moment, il quitta son corps.

 
1 - Ces trois aspects, le raga, le bhava et le tala sont les trois fondamentaux de la musique carnatique
2 - L’une des plus grands disciples de Subbaraya Sastry était Kamakshi Ammal, la grand-mère de Vina Dhanam, dont l’école est représentée au 5ème Festival Tyagaraja par Rama Ravi et sa fille Nanditha et par le flûtiste TR Moorthy.